Archives du mot-clé Goethe

Le monologue du début de Faust I

http://fr.m.wikisource.org/wiki/Faust_(Goethe,_trad._Nerval,_1877)/Faust/Première_partie

« FAUST, seul.
Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. — Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !… Voilà ce qui me brûle le sang ! J’en sais plus, il est vrai, que tout ce qu’il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d’écrivains et de moines au monde ! Ni scrupule, ni doute ne me tourmentent plus ! Je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l’esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j’ignore, et si je n’étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m’attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse, daigne pour la dernière fois jeter un regard sur ma peine !… j’ai si souvent la nuit, veillé près de ce pupitre ! C’est alors que tu m’apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah ! que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les hautes montagnes, errer dans les cavernes avec les esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science, et me baigner rajeuni dans la fraîcheur de ta rosée !
 »

La situation de désillusion et de désenchantement, d’insatisfaction profonde qui est décrite ici plonge ses racines dans les temps de la fin du Moyen Âge ; une atmosphère assez proche de celle du film d’Ingmar Bergman : « Le septieme sceau »:

http://www.blogg.org/blog-76490-billet-le_septieme_sceau__ingmar_bergman_-980773.html

Cette désillusion de Faust correspond à la réalité de ce qu’était alors la philosophie , la science, et d’une manière générale le savoir.

A cela s’oppose la vision de Brunschvicg dans l’introduction à « L’humanisme de l’Occident »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1_intro.html

« C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective. De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne……

….Voici donc ce qui se dégage avec les Essais pour former comme la première assise du spiritualisme occidental : une histoire naturelle des croyances au surnaturel, cette histoire même que Fontenelle et Bayle, Hume et Voltaire, de nos jours enfin MM. Frazer et Lévy-Bruhl, poursuivent, embrassant un champ de plus en plus vaste, selon des procédés de plus en plus assurés. Les explications totales, celles qui apportent à l’homme la clé de n’importe quelle énigme, depuis la création du monde jusqu’à la survie ou la résurrection des morts, sont, pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de M. Daniel Essertier, des formes inférieures d’explication. Dieu n’a pu être élevé au-dessus du principe d’identité que par des hommes demeurés eux-mêmes au-dessous du seuil de la logique. Tout recours au primat de la tradition nous rejette donc dans le lointain de la « mentalité primitive », à partir de laquelle se déroule, ininterrompu, le tissu mystique, ou mystifiant pour parler plus exactement, des représentations collectives. Pas de peuple d’élection, pas de culte d’exception. Ce n’est pas défendre l’Occident que de plaider pour l’incarnation du Christ contre l’incarnation du Bouddha ; au contraire, le trait caractéristique des communautés orientales est que chacune met sa propre Église et sa propre orthodoxie en concurrence avec les Églises voisines et les orthodoxies rivales…

….Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes.

L’homme intérieur demeure pour lui l’individu

, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ».

Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence

. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse. »

Avant le partage de la ligne des temps par l’irruption du cartésianisme:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/06/la-ligne-de-partage-des-temps/

il n’y a pas de savoirs véritables, pourvus d’une valeur de vérité (les « vérités éternelles » de Descartes), seulement le tissu mystique, ou plutôt mystifiant, des représentations collectives, avec leurs « formes inférieures d’explication » sous la forme de croyances au surnaturel datant des peuplades primitives.

La destinée spirituelle de l’humanité ne s’est pas encore engagée car le traité initiatique de la seconde naissance du « Discours de la méthode » n’a pas encore été écrit.

Faust, qui se situe juste avant le passage de la ligne des temps, ne peut que rejeter avec dédain le « tissu mystifiant », tout comme Hamlet, qui se situe encore avant, quand il s’exclame avec dégoût:

« Words! Words! Words! »

Seulement il n’a à sa disposition aucune vérité éternelle pour venir redresser ces illusions primitives, aussi se tourne t’il vers la vieille magie, au lieu de se tourner vers le « Dieu des philosophes et des savants aperçu par la raison désinteressée ».

Après le passage de la ligne des temps, la magie (qui reste valable pour les âmes simples et ignorantes) sera remplacée chez l’homme faustien par la technoscience, à la puissance hélas bien réelle (contrairement à la magie et à ce genre de balivernes propres aux sauvages)…

Publicités

Berdyaev sur le mythe de Faust

http://www.berdyaev.com/berdiaev/berd_lib/1922_059.html

« The fate of Faust — is the fate of European culture. The soul of Faust — is the soul of Western Europe. This soul was full of stormy, of endless strivings. In it there was an exceptional dynamism, unknown to the soul of antiquity, to the Greek soul. In its youth, in the era of the Renaissance, and still earlier, in the Renaissance of the Middle Ages, the soul of Faust sought passionately for truth, they fell in love with Gretchen and for the realisation of his endless human aspirations it entered into a pact with Mephistopheles, with the evil spirit of the earth. And the Faustian soul was gradually corroded by the Mephistophelean principle. Its powers began to wane. What ended the endless strivings of the Faustian soul, to what did they lead? The Faustian soul led to the draining of swamps, to the engineering art, to a material arranging of the earth and to a material mastery over the world. Thus we find spoken towards the conclusion of the second part of Faust: »

Tout est dit!

Faust est la figure de l’homme européen, de l’homme occidental, celui qui selon Husserl a cherché à la Renaissance à se donner une nouvelle forme spirituelle.

La damnation de Faust c’est d’avoir opté pour la puissance technicienne que lui donnait sa création la science moderne née au 16-17 eme siècle.

Et d’avoir refusé, ou ignoré, l’aspect Sagesse de la mathesis et de la philosophie.

Cette damnation est celle de l’homme faustien occidental.

Il peut cependant échapper à la damnation : en faisant retour sur la science telle qu’elle s’est développée au 17 eme siècle, avant sa séparation d’avec la philosophie.

En termes anthroposophiques : en accomplissant le parcours de l’âme de conscience.