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L’inépuisable aujourd’hui de la connaissance

La partie « positive » de ce blog, non dédiée à la pure destruction (de ce qui certes DOIT être détruit, à savoir les pseudo-universalismes islamique-abrahamique ou « matérialiste démocratique » etc…) doit absolument se développer et devenir prédominante, et quel meilleur objectif pour cela que d’étudier en détail ce qui est selon moi la seule véritable philosophie après la révolution scientifique copernicienne et cartésienne, à savoir la philosophie réflexive, l’idéalisme critique, venant après le réalisme du Moyen Âge qui correspond à l’enfance de l’humanité, idéalisme qui consiste en un retour par delà Aristote à la vérité de la philosophie et de l’Occident : le platonisme.

Réalisme qui est celui de la philosophie musulmane, même chez les néo-platoniciens de Perse comme Sohravardi, et qui règne encore en Maître dans la plupart des mentalités contemporaines, ce qui prouve que le combat mené par l’idéalisme a été perdu (et Brunschvicg lui même ne se déclarait il pas un « idéaliste vaincu » ?)…

J’avais déjà il y a longtemps commenté le livre de Ludovic Robberechts :

« Essai sur la philosophie réflexive »

Essai sur la philosophie réflexive

livre passionnant et très critique envers Brunschvicg (auquel le dernier chapitre du volume 1 est consacré sous le titre « Le système ») qui se trouve sur Google en lecture partielle :

Volume 1:

De Biran à Brunschvicg

Volume 2 :

Jean Nabert et après

Ce livre peut et doit être étudié en perspective avec celui de Marie Anne Cochet, malheureusement difficilement accessible en librairie et qui n’est pas sur le web :

« Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg »

dont j’ai retrouvé mon vieil exemplaire de la première édition de 1937 et portant le numéro 237 sur un total de 700 pour cette première édition , dédicacé par Marie Anne Cochet elle même à un lecteur au congrès Descartes cette année là !

certes il s’agit là d’une concession au matérialisme et au sentimentalisme, mais j’avoue que cette circonstance m’émeut particulièrement, surtout s’agissant d’un livre comparable à nul autre puisqu’il permet de comprendre la pensée de Brunschvicg mieux que tous les autres, et que celui de Robberechts notamment..

Aujourd’hui le corps de Mme Cochet comme celui du lecteur anonyme tombent en poussière, comme ce sera bientôt le cas du « mien » : mais l’être spirituel qui réside dans le travail de la pensée et les idées, il est là de manière atemporelle, en l’esprit morts et vivants « communiquent », et j’aime à croire que quelque chose de cet être « passe » dans la signature de Marie Anne Cochet présente sur la première page de mon exemplaire numéro 237.

J’ai déjà résumé l’un des passages les plus significatifs du livre sur cette page :

https://ledocteurfaustus.wordpress.com/marie-anne-cochet-la-conversion-veritable/

Le livre part, comme il est juste, de la notion de philosophie comme « connaissance intégrale » qui est celle de Brunschvicg déjà en 1897 dans sa thèse, voir :

https://laportedelinitiation.wordpress.com/le-principe-dimmanence/

La philosophie est, ou cherche, la connaissance intégrale parce qu’elle est la connaissance non de la nature des choses, mais de l’esprit humain saisi à sa source la plus pure : le sillon qu’il trace dans sa recherche désintéressée du vrai.

Marie Anne Cochet propose de remplacer les termes brunschvicgiens « esprit » et « éternel » auxquels elle reproche d’être trop « mystiques », par « intelligence » , souvent employé par Brunschvicg par exemple dans « Les âges de l’intelligence », et par « a-temporel ».

Le rapport entre la connaissance intégrale, centrée sur et par le présent éternel, et la connaissance scientifique, qui se démontre chronologiquement, est hélas négligé par les commentateurs , et ce rapport constitue la substance même du mouvement spirituel.

Le travail de réflexion sur une philosophie est comparable à l’écoute d’une symphonie : il s’agit d’une conversion du temps chronologique résultant de la succession des démarches logiques ou mélodiques, au présent éternel qui les contient toutes en chacune d’elles.

Le rapport entre philosophie et sciences, entre présent éternel et temps chronologique successif, est comparable à celui entre troisieme et deuxième genre de connaissance chez Spinoza : c’est le mouvement libre spirituel qui créé son champ d’expérience par son acte même, et qui s’établit pour la conscience qui le conçoit par la position du présent éternel, acte de la réflexion, seule opération spirituelle que nous connaissions, qui nous permet de contempler, mesurer, comparer et déterminer l’incessante relation qui lie le terme connu au terme connaissant, intégrant ses démarches successives dans l’acte unique de la connaissance.

« Seule l’intégration des moments dans le présent éternel de la réflexion peut poser un avant et un après, un passé et un futur »

Ces notions aident à comprendre les propos énigmatiques de Brunschvicg :

« «Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort…..

…il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de « culbuter la mort »; mais, puisque le salut est en nous, n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?

« le propre de l’esprit est de s’apparaitre à lui même dans la certitude d’une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c’est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique… ce qui est constitutif de l’esprit est l’unité d’un progrès par l’accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète. Le problème est dans le passage , non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza « De intellectus emendatione » , en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan »

Et ce mouvement spirituel, pouvoir actualisant de la réflexion, qui créé en le déterminant dans un espace intégré par la connaissance, ici et maintenant, passé et futur, et sans lequel il n’y aurait qu’une instantanéité institua le et insaisissable, c’est en lui que s’insèrent tous les temps, s’évoquent tous les espaces. Aucune limite n’est pensable à ce pouvoir d’actualisation, qui est donc l’ éternité ou a-temporalité dans le temps chronologique :
« toute connaissance s’exerce ainsi dans un inépuisable aujourd’hui »

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne. »

Stéphane Mallarmé

Physique théorique et théorie des topoi

Depuis 15 ou 20 ans il existe un développement rapide d’un nouveau champ de la physique théorique : l’application de la théorie des catégories et des topoi à cette science, qui permet de mieux comprendre l’évolution de la physique depuis 4 siècles et d’éclairer les nombreuses apories qui existent notamment en physique quantique.

Je me propose d’étudier et de suivre ce nouveau domaine de réflexions, dans le prolongement de cette « nouvelle objectivité », dégagée par l’œuvre de Marie Anne Cochet sur Brunschvicg, voir notamment les derniers articles portant sur le livre de Marie Anne Cochet à propos de Brunschvicg.

J’ai expliqué que l’émergence de la physique moderne il y a 4 siècles peut être vue comme un « changement d’objectivité » et, comme dit Brunschvicg, un « changement d’axe de la vie religieuse ».
Dans la physique aristotélicienne qui précède ce changement, le mouvement des corps est expliqué par leur tendance à rejoindre leur lieu naturel: lorsqu’on lance une pierre elle retombe vers la terre parce que c’est son lieu naturel, par contre si l’on allume un feu, la fumée monte vers le ciel parce que c’est son lieu. Aucune vertu explicative là dedans, ni bien sûr de prédiction quantitative qui pourrait permettre de vérifier sur des résultats chiffrés la validité d’une théorie.
Les « objets » (pierre, fumée) correspondent à la perception quotidienne, non aidée par un téléscope ou un microscope.

Par contre dans la physique géométrisée qui est celle des débuts de la science moderne, les objets sont des points et les solides sont conçus comme des ensembles de points: or un point est une entité idéale, qui n’a aucune existence réelle dans le monde extérieur. Un point géométrique peut être caractérisé comme une limite de contours de plus en plus petits, mais justement une limite est une notion idéale, une idéalité mathématique.

Dans le langage de la moderne mathématique, qui est celui de la théorie des catégories, n’existant que depuis 1945, on dira que le topos correspondant à la physique débutant chez Galilée, Copernic et Newton, appelée maintenant « physique classique » est le topos des ensembles (de points) qui est le topos SET (du mot anglais Set = ensemble) ou Ens (du mot « Ensemble »).

C’est exactement ce qui est dit au début de cet article, qui résume et simplifie les recherches récentes d’Isham et Doering:

Mario Tsatsos: introduction to topos physics

Voir page 11 et 12 (« The general idea ») du document pdf où le topos Set des ensembles est associé à la physique classique et page 12 c’est un topos différent, un préfaisceau, c’est à dire une catégorie de foncteurs vers la catégorie Set, qui est associé à la physique quantique.

Le changement d’axes du 17 eme siècle c’est que ce sont des idéalités mathématiques qui deviennent les « objets » de la physique, objets dans le sens de la théorie des catégories qui n’est apparue que 3 siecles après Descartes.

Aux époques précédentes, les objets étaient rudimentaires, grossiers, liés à la perception sensible d’un être naturel, se nommant « humain », soumis à ses pulsions d’être naturel: faim, actions sur le monde, désir de reproduction..

Nous appelons cela « passage du réalisme de la perception » à l’idéalisme mathématisant. Les idéalités mathématiques sont selon nous l’exemple parfait des Idées platoniciennes.

(La physique des topoi se nomme « néo-réaliste » mais c’est dans un tout autre sens que le réalisme de la perception).

Pourquoi est ce le topos des ensembles (de points) que l’humanité rencontre en premier dans sa montée vers le monde des idées ?

Ce même topos des ensembles qui est pour Badiou celui de l’ontologie d’Aristote, théorie de l’être en tant que multiple pur…

Parce que c’est le plus grossier: un ensemble s’obtient, comme on le sait depuis l’épisode du Cyclope de l’Odyssée, par dénombrement d’un troupeau et abstraction.

Seulement les moutons d’un troupeau vieillissent et meurent, tandis que les points d’un ensemble de points (comme une figure géométrique) ne changent pas, étant des idéalités.

C’est exactement le même gouffre que celui qui sépare la statique d’Archimede des théories du mouvement dans la mécanique : il a fallu près de 20 siècles à l’humanité pour le franchir.

Le statique, le stable, est plus facile à appréhender que le dynamique, le mouvement.

Voir:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/mecanique-statique-dynamique-et-geometrie/

et

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/topoi-et-physique-quantique/

Aussi le topos des ensembles est il rencontré avant les préfaisceaux, qui sont des topoi de foncteurs, de morphismes, non de simili-substances.

Nous voudrions élargir ce modèle des topoi à des idées differentes dans d’autres domaines que la physique. Par exemple à la philosophie, Daniel Parrochia a tenté un essai de ce genre dans « La raison systématique ».